Chapitre 1 - Une vie ordinaire
1.
Il est 10h. Après deux ans de médecine ratés et une relation sur le fil, je me prépare enfin à un nouvel avenir : la fac de lettres. Bon, ok, rien à voir avec mon bac scientifique et tout le reste, mais j'avais envie de prendre un nouveau départ. D'ailleurs, il faudrait que je songe à prendre un nouveau départ dans tous les domaines. Je me douche, me lisse les cheveux et met mon rouge à lèvres rouge, comme si ça pouvait me donner confiance en moi. Rien qu'un peu.
Le bus est bondé, c'est la rentrée. Mais qu'est ce que je fais là? Est-ce que j'ai fait le bon choix? Bon, maintenant j'y suis, je n'ai plus vraiment le temps de faire machine arrière.
J'arrive à la fac, et je ne mets pas longtemps à trouver ma salle. Il n'y a personne devant. Ça commence bien. La honte d'arriver la première le premier jour de fac.
Et puis les autres arrivent. Très vite, je repère la petite brune toute mince qui a l'air d'avoir vécu. Totalement le genre de filles avec qui je m'entends. Beaucoup me regardent, je semble vraiment plus vieille qu'eux, ou c'est mon rouge à lèvres qui attire l'oeil? Je m'en fiche. Enfin, un peu. La femme qui se tient devant nous, la soixantaine, complètement déjantée (ça doit être un truc de prof de lettres), fait l'appel :
" - Elisa Miller?
- Oui, je suis là.
- C'est bien. Vous venez d'où?
- De fac de médecine." Grand silence. Tout le monde me fixe l'air de dire "mais qu'est-ce qu'elle fait ici celle-là?", un ovni. L'intrus. Mais j'ai l'habitude, c'est devenu une routine pour moi d'être celle qui n'a rien à faire là où elle se trouve. Les cours commencent, et la liste des livres à acheter me donne mal à la tête. Comment je vais bien pouvoir payer tout ça avec seulement ma petite bourse et la pension de mon père? Il faut que je trouve une solution, et vite.
La petite brune est assise à côté de moi toute la matinée. Elle a un agenda qui correspond bien à sa personnalité, pendant que moi je lis les romans de jeunes adultes à la vitesse de l'éclair, elle elle semble plutôt branchée 19ème siècle. Elle a plein de crayons de toutes les couleurs comme moi et elle note tout attentivement pendant que moi je passe mon temps à l'observer. Je n'ai jamais réussi à écouter un cours en entier, sûrement un reste de mes années collège. Je me demande même comment je vais faire pour noter un seul cours dans cette fac, alors que pour moi la littérature c'est tout sauf un cours. Tout sauf une théorie. La littérature c'est ma vie, toute ma vie, et j'ai peur de ce qu'ils vont vouloir m'imposer.
L'heure arrive, tout le monde rentre chez soi. Je dois traverser tout le campus pour arriver jusqu'au bus. Là bas il y a aussi une fille de ma classe, une petite à lunettes qui parle beaucoup, tellement d'ailleurs que j'hésite à rentrer à pied. Elle habite dans le même immeuble que mon copain, et me dit qu'elle m'a déjà vu y aller. Logique, puisque ça fait deux ans que j'ai une relation avec lui, avec plus ou moins de hauts, et surtout des bas. Mon copain, d'ailleurs... Je l'avais oublié le temps de quelques heures. Lui, il a eu ce que je n'ai pas. Il est parti en pharma et je me retrouve seule. J'ai l'impression d'avoir tout donné pour sa réussite et de m'être mise moi même de côté. Quelque part, je lui en veux. Je sais que cette relation doit cessée, mais je ne sais pas comment. Je pense que j'attends juste le bon moment.
Je l'ai rencontré en médecine, la première année. J'avais tout juste dix-huit ans. Je l'ai repéré tout de suite, et je n'arrivais plus à décrocher mes yeux de lui. C'était devenu une obsession, je passais des heures à nous imaginer ensemble. Bref, j'étais tombée raide dingue de ce mec. J'ai galéré pour l'avoir, je pense que je n'étais pas la fille dont il rêvait à l'époque. J'étais brune, un peu ronde, et lui aimait les blondes très minces. Je me sentais toujours mal de manger devant lui, il me disait sans cesse que "je devais faire quelque chose". Depuis, j'ai beaucoup changé. J'ai fait ce "quelque chose". Je fais du sport tous les jours, et je fais attention à mon alimentation. Mais parfois, je me dit que ce n'est pas juste d'avoir du faire tout ça pour qu'il me regarde. Il aurait du m'aimer pour moi. J'ai même cette impression malsaine qu'il m'aime plus depuis que je suis mince. Je le répète, il faut vraiment que je mette un terme à cette relation. Pourquoi on croit toujours rencontrer le prince charmant et puis finalement on s'enfonce avec quelqu'un dans une relation qui au final ne mène à rien? Je l'ai aimé, c'est vrai. Je ne peux pas le nier. Je l'ai aimé très fort, et je pense que cet amour était à sens unique. J'imaginais nos enfants, on aurait eu deux enfants, un garçon et une fille, Baptiste et Zoé. Je nous imaginais dans plusieurs années, dans une belle maison avec piscine, et un jardin si immense que j'aurai même pu avoir une petite ferme au fond. Cette image a vite terni quand j'ai compris que ce n'était pas son rêve à lui. On est jeune, oui, mais je ne me vois pas maman à trente ans. Je ne me vois pas me marier à quarante ans, et encore moins commencer à habiter avec lui à la fin des études. Je veux du concret, là tout de suite, maintenant. Bien sûr, depuis que je me détache, c'est lui qui court après moi. Mais au fond, je sais que je suis déjà partie depuis longtemps.
Une fois rentrée, je mange sur le pouce et j'attaque mes recherches d'emplois étudiants. Je dois vraiment trouver un travail rapidement si je veux pouvoir financer cette année qui me semble bien trop coûteuse. Et puis, j'ai vu un chaton à croquer sur Facebook que je compte bien adopter. Je veux changer un peu ma vie, je commence à en avoir marre de tourner en rond. Cette année c'est décidé, je veux choisir moi-même ce que je veux. Je me mets à réarranger mon CV qui ne ressemble à rien et que je n'ai pas modifié depuis un bon moment. Je déteste faire ce genre de choses. C'est long, il y a toujours un côté pas aligné... L'informatique, ce n'est vraiment pas fait pour moi. Plusieurs exemplaires en poche, me voilà parti chez les rois des contrats étudiants : les restaurations rapides. Ce n'est pas l'idéal, mais je prendrais ce qu'il y a à prendre.
Une semaine plus tard, j'ai deux entretiens dans l'après-midi : un à Macdo et un dans une boulangerie, en plein quartier. Le premier rendez-vous se termine rapidement : elle veut que je travaille tard le soir mais je n'ai pas encore mon permis, donc il est hors de question pour moi de rentrer à pied en pleine nuit, seule. Et c'est pas Martin qui ferait l'effort de me ramener. Direction la boulangerie. Je ne connais pas franchement ce quartier mais il ne m'inspire pas : en fait, j'ai même peur. J'appelle mon père qui me rassure et me dit de rester, que je n'ai rien à perdre... Si il savait à quel point ça allait effectivement changer ma vie.
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