Chapitre 2 - Le début

2.

Il est 15h30. C'est l'ouverture de la boulangerie pour l'après-midi. La vitrine fait vraiment vieille et l'intérieur de la boutique semble très sombre. Je m'approche pas vraiment convaincue, "mais qu'est ce que je fous ici?". Je me dit que j'aurai vraiment tout essayer pour me payer cette année de fac.

Je pousse la porte, ça sonne directement. Pour l'entrée discrète, on repassera. Une dame m'accueille, la trentaine, des yeux bleus magnifiques. Pendant un instant, ils me font rêver à nouveau de l'océan, de toutes ses vacances d'été avec mes cousins; des souvenirs heureux perdus à jamais. Il faut que je me ressaisisse ou elle va tout de suite comprendre que je suis plus du genre rêveuse que bosseuse, et c'est pas franchement la première impression que j'ai envie de donner. Elle m'accueille dans son bureau avec un grand sourire. Je suis stressée. Mes angoisses recommencent, moi l'enfant timide dont tout le monde se moque car elle n'arrive pas à parler devant un groupe. J'ai la sensation de bafouiller, j'oublie mon prénom, j'hésite sur mon âge... Elle va me recaler, c'est sûr. Il faut que je me concentre, que je respire, et il faut surtout que je me mette au yoga. "Je recherche quelqu'un avec de l'expérience en tant que vendeuse", j'entends sa voix au loin. Il est temps que j'arrête de parler dans ma tête "Je n'ai travaillé que au macdo un été", j'arrive à lui dire. "Mais je suis vraiment motivée". C'est vrai, même si je suis au régime et que je ne pourrais pas toucher à une seule de ses gourmandises, le fait de pouvoir dire que je travaille en boulangerie comme le personnage de l'un de mes romans du moment me motive assez pour décrocher ce boulot. Il y a un feeling entre elle et moi. "Il y a une trentaine de personnes qui ont répondues à l'annonce, donc je vous appellerai si je suis intéressée".

Je rentre chez moi à pied, car je ne veux même pas demander à Martin de se déplacer. Je ne supporte plus son comportement de gamin et de petit fils à maman et papa. Je veux être seule, savourer l'espoir d'une petite victoire, rien que pour moi. Je prends mon temps pour rentrer, car je sais qu'il ne va pas tarder à finir les cours.

Sur ma route, il y a un centre commercial. Je décide de m'y arrêter pour me prendre un nouveau rouge à lèvres, c'est la grande tendance cette année, et suivre les tendances, c'est mon truc. Au collège et au lycée, je me bagarrais souvent avec les minettes car elles passaient leur temps à me "copier". C'était mon plus grand désespoir de toutes ces années, car dès que j'achetais quelque chose, je pouvais être sûre qu'une semaine après, tout le monde l'avait. J'ai même hésité à me lancer dans des études de mode pendant un temps, mais c'était clair que ma mère n'aurait jamais pu payer, ou même voulu, d'ailleurs.

Quand je rentre, il m'attend sur le parking. "C'était bien ta journée?", il me demande. "Oui". J'ai envie de garder le reste pour moi. Il ne comprendrait pas, lui qui a déjà quatre chiffres sur son compte en banque à juste dix-huit ans et sans jamais avoir bossé. Il me propose d'aller dans notre crêperie habituelle, celle où il y a une cheminée que j'aime tant. Face à lui dans ce restaurant où nous avons nos habitudes, je l'observe. Je l'ai tellement aimé, j'ai tellement d'habitudes avec lui. J'ai l'impression que je suis enfermée pour toujours dans cette relation qui n'avance pas parce qu'il l'a décidé, lui. Parce qu'il tient les rennes depuis le début. Est-ce que je l'aime encore? Mes pensées sont embrouillées et ce soir là, seule dans mon studio, les Totally spies en fond sur la télé pour pouvoir m'endormir, je pleure.

C'est la sonnerie de mon téléphone qui me réveille ce matin-là. On est le 7 novembre 2015. C'est le jour de l'anniversaire du décès de ma grand-mère, la personne que j'aimais le plus au monde. Je décroche, perdue encore une fois dans mes nombreuses pensées qui ne s'arrêtent décidément jamais "Bonjour, c'est Madame Laps de la boulangerie, je vous appelle car j'aimerai vous faire signer votre contrat cette après-midi. C'est un cdi, vous commencerez aujourd'hui pour un mois d'essai, et nous verrons ensemble vos horaires. Ce sera uniquement le vendredi, samedi et dimanche matin." J'ai l'impression de rêver encore. Il parait qu'il faut se pincer dans ces moments-là, mais je me contente d'ouvrir mes volets. Je raccroche poliment et me met à danser dans mon appartement. J'ai décroché un contrat, un cdi ! Je mets les clips à la télé, car j'ai toujours besoin d'un fond sonore pour ne pas me sentir emprisonner dans ma solitude, et je file me préparer mon bol de muesli. Aujourd'hui c'est un grand jour, je vais signer un contrat et prendre rendez-vous pour aller récupérer le petit chat.

J'enfile un jean noir et un chemisier. Il faut que je troque mes baskets habituelles pour des petites bottines. Je n'aime pas vraiment m'habiller comme ça mais je ne vais pas en faire tout un plat le premier jour. Je suis plutôt d'avis que chacun devrait s'habiller comme il l'entend, mais les patrons ne sont pas franchement avancés sur cette idée. J'aime le sportwear, je suis tout le temps en baskets et j'aime les tenues de sport en général. Je ne mets des talons et des robes que quand Martin me force, parce qu'il aime avoir une belle image pour aller au restaurant.

A 15h20, je pousse à nouveau la porte de cette boulangerie. Une nouvelle vie commence.

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